Par Didier MOUEGNI IVOLO
Master degree de politique internationale
Université Fudan, Shanghai, Chine
Le titre de cet article fait échos à toutes les nouvelles nécrologiques qui nous viennent du Congo-Brazzaville. En effet, depuis le retour de Sassou NGuesso au pouvoir en 1997, la médecine au Congo-Brazzaville s’est dégravée. Les populations ne font plus confiance aux hôpitaux. Le CHU lui-même, sensé être un hôpital universitaire avec pour objectif d’apporter des solutions, de penser les problématiques de santé au Congo est maintenant flaqué du peu flatteur sobriquet de « CH TUE », du verbe tuer.
Comment le Congo est-il arrivé à ce triste sort ? Comment les pouvoirs publics ont-ils laissé la santé, le système de santé se dégrader pour que les populations ne fassent plus confiance aux hôpitaux et choisissent de fréquenter des cliniques et cabinets médicaux de tout genre ? Le Congo a-t-il encore une école de médecine ? Y a-t-il des solutions…?
Rappel historique
Pendant la colonisation, Brazzaville a été la capitale de l’Afrique Equatoriale Française (AEF) qui regroupait le Gabon, le Moyen Congo, l’Oubangui-Chari (actuelle Centrafrique) et le Tchad. A ce titre, le Congo-Brazzaville, plus que les autres territoires de l’AEF, avait bénéficié des infrastructures de santé de qualité. Les hôpitaux qui ont accompagné notre enfance et celle de nos parents et grands-parents : hôpital général de Brazzaville, de Pointe Noire (Adolphe Cissé), de Dolisie et un peu partout dans le pays sont cet héritage.
L’indépendance, obtenue après les luttes de libérations menées par les leaders congolais comme Mabiala Minganga ou Maganga, André Matsoua, Jacques Opangault…, laissait croire une amélioration des structures de santé, puisque nous devenions, par acte d’indépendance, maître de notre destin.
Ainsi, les autorités congolaises ont profité des acquis de la colonisation pour construire des écoles de formation des infirmiers et une fac de médecine. Je me souviens même que l’INSSA formait des très bons médecins à Brazzaville, de même que les écoles Loukabou (Brazzaville) et Tambou Madéleine (Pointe Noire) pour les infirmiers et infirmières.
Le tournant des années 1990
Les difficultés économiques que connait le Congo à partir de 1984 vont aussi toucher tout le système de santé. Ce secteur ne sera pas épargné par le programme d’ajustement structurel (PAS) et le programme d’ajustement structurel renforcé (PASR) décidés par les institutions de Breton Woods. En effet, pour soutenir les Etats africains en crise économique et sociale, la Banque Mondiale et le FMI imposent une politique stricte : arrêt d’embauche dans la fonction publique, baisse du nombre de fonctionnaires, privation des entreprises clés…
La fonction publique, seule recruteur du personnel médical au Congo (car le secteur privé est quasi inexistant) cesse de recruter les médecins et infirmiers qui sortent des écoles. Les intégrations se feront à contre goutte. D’ailleurs, cela touche tous les secteurs notamment du tertiaire comme l’éducation nationale.
Lorsque nous arrivons en 1990, l’hôpital congolais dans sa globalité est en train de tomber elle-même malade. En effet, les espoirs suscités par la conférence nationale souveraine ne concernaient que la politique pure, c’est-à-dire la démocratie pluraliste et les hommes politiques avaient oublié, par incompétence certainement, de régler tous les problèmes du pays, notamment ceux liés à la santé.
Pour preuve, il n’y a qu’à visionner les documents de la conférence nationale. En effet, lorsqu’il s’agissait des débats très politiques et politiciens, l’hémicycle était rempli. Mais, lorsqu’il s’agissait des questions économiques et sociales, moins de la moitié des délégués était présente dans la salle. Ce qui m’amène à tirer deux conclusions :
- Soit ils sont indifférents aux questions sociales et pratiquent la politique du ventre, ils viennent pour toucher les indemnités et se moquent du peule.
- Soit ils sont incompétents aux questions économiques et sociales et donc doivent laisser la politique car la science politique est essentiellement économique et sociale.
D’ailleurs, souvenons-nous du « cri de gueule » des médecins en pleine conférence nationale et même pendant la transition réclamant des médicaments pour soigner les malades. Ils n’en pouvaient plus de voir les malades mourir par manque de médicaments pendant que les politiques passaient leur temps à s’insulter et à se disputer les postes et les places.
Ce « cri de gueule » avait poussé les gouvernements d’alors à procéder à un achat massif de médicaments. Cependant, sans politique sociale et de santé à long terme, cela relevait du bricolage, même si, il faut le reconnaître, avait soulagé à l’instant « T » la souffrance des Congolais sur tout le territoire.
Au milieu des années 1990, l’UNICEF et le gouvernement congolais élabore le programme national de développement sanitaire (PNDS). L’objectif est d’implanter un centre de santé (CSI) pour 15 000 habitants. Ceci, sur tout le territoire congolais et créer ainsi une médecine de proximité.
Ce programme prenait en compte les CSI déjà existant à Brazzaville (à M’Filou, Plateau des quinze ans, Ouenzé, Talangai). D’autres CSI devraient être construits sur d’autres territoire de 15 000 habitants: à Moutabala, à la Poudrière, à Diata, à Macina.
La particularité de cette médecine de proximité était aussi de confier la gestion à la population du territoire qui formait une espèce de conseil d’administration pour contrôler la bonne gestion du centre au service de tous.
J’étais moi-même rapporteur du bureau de surveillance et de gestion. Nous avions nos réunions au CSI de M’Filou. Nous avions par ailleurs bénéficié d’une formation qui avait eu lieu au CSI du Plateau des quinze ans avec des médecins et une équipe de l’UNICEF.
Les CSI fonctionnait comme une mutuelle. Chaque famille s’inscrivait moyennant 2 500 fcfa. Puis à chaque consultation, elle ne payait plus que 500 fcfa pour bénéficier de tous les soins. Et je peux vous assurer que cela avait déjà commencé à fonctionner en 1995.
Lorsque je quitte Brazzaville pour aller étudier à Shanghai en Chine, ce système fonctionne encore. Seulement, je ne sais pas pourquoi cela s’est arrêté ? Qui a pris cette décision et pour remplacer quoi ? Pourquoi cette incapacité des gouvernements à poursuivre les idées qui marchent, les projets qui fonctionnent et donnent des résultats ? On peut améliorer, mais pas balayer les choses, juste parce qu’elles viennent de l’ancien gouvernement.
Et aujourd’hui
Le coup d’Etat du 5 juin 1996 a impressionné et traumatisé les Congolais parle nombre de morts : 15 000 tués, sans compter les blessés qui sont morts par la suite et qu’on ne compte pas, les orphelins abandonnés à eux-mêmes…
Cette guerre a aussi choqué par la nature des destructions des infrastructures du Pays, notamment à Brazzaville et à Loubomo, ainsi que dans la région du Pool. Ce qui bizarre, c’est de voir comment Sassou NGuesso, ses enfants et ses amis parlent de cette guerre, comme si c’est Lissouba et les siens qui l’avait provoquée.
Depuis la fin de la guerre et le retour au pouvoir du clan Sassou, la santé ne veut plus rien dire. Les Congolais meurent dans l’indifférence totale. C’est à dessein que j’utilise cette expression. Lorsque je parle d’indifférence totale, je parle aussi bien du corps médical, du pouvoir politique que de la population.
- Le corps médical
Les agents de santé (médecins, infirmiers (ères), sages-femmes… ont tous oublié le serment d’Hippocrate. Ce serment doit être affiché dans tous les bureaux et toutes les salles dans nos hôpitaux pour rappeler cela aux médecins mais aussi informer les populations du devoir des médecins et du corps médical.
Aujourd’hui, lorsque quelqu’un se présente dans n’importe quel hôpital, la première question des agents de santé porte sur l’argent. Est-ce que tu as payé ? Je ne sais pas dans quel livre de médecine on enseigne cela.
D’autre part, le diagnostic est hasardeux, comme si nos agents de santé n’avaient pas étudié le protocole pour poser un diagnostic. Ainsi, à chaque fois que quelqu’un décède, on ne sait pas de quoi la personne est décédée.
« Pour illustrer mes propos, je vous prends l’exemple de mon propre frère. Celui-ci se présente au CHU car il a mal à la jambe. Le docteur lui fait une opération sans lui donner le diagnostic réel. Seulement, les douleurs continuent et le docteur propose une deuxième opération. N’ayant plus d’argent, mon petit frère m’appelle et m’explique sa situation. Je lui conseille de demander au médecin de lui dire ce qu’il va chercher dans sa jambe. Déjà, lors de la première opération, il cherchait quoi ? Qu’est-ce qu’il avait coupé, ajouté, modifié… Pourquoi cela n’a pas fonctionné et qu’est-ce qu’il compte faire maintenant pour quel résultat ? On appelle cela le schéma opératoire.
Et depuis qu’il a dit au médecin, ce dernier n’a plus touché sa jambe. Il refuse de revoir mon petit frère en consultation. Voilà 3 ans que cela dure ».
« Un autre exemple, c’est un ami qui perd sa cousine. L’hôpital explique qu’elle est morte d’infection. Quand à un autre, on explique que son frère est mort de gangrène. Entre nous, infection et gangrène sont-elles des maladies ? »
Je pense qu’il faut une véritable remise en question du corps médical dans sa façon d’exercer et de soigner la population. Sigmund Freud disait qu’il y a « trois métiers impossible : commander, enseigner et soigner ». C’est trois métiers sont nobles et participent à la construction de l’identité nationale, du sentiment national et de l’avenir d’un pays. Lorsque l’on choisit de les exercer, on le fait avec le sentiment national et de façon désintéressé.
Le corps médical remplit trois fonctions : prévenir les maladies, soigner les maladies et prolonger la vie. Or l’espérance de vie au Congo est encore de 53 ans et cela fait trente ans ça dure. En trente ans, les Congolais n’ont même pas gagné 2 ans de vie et cela n’inquiète personne, n’interroge personne.
Dernière choses sur le corps médical : la formation des médecins et la prolifération des cabinets médicaux. Pour la formation, on doit arrêter d’envoyer les généralistes au CHU. Ceux-ci sont formés pour exercer dans des petits hôpitaux. Pour les hôpitaux généraux, CHU et cliniques, il faut recruter essentiellement des spécialistes. Aucun département, aucun service au CHU par exemple ne doit recruter un généraliste. C’est pour cela qu’il y a tant d’erreurs dans les diagnostics, même si j’avoue ce n’est pas la seule cause. Tout diplômé de la fac d médecine qui souhaite travailler au CHU doit se spécialiser.
En France, il faut 15 ans pour former un chirurgien et 17 ans pour un pédiatre. Vérifier les CV des chirurgiens et pédiatres congolais, faites en de même pour tous et vous verrez les résultats.
Quant aux cabinets médicaux, même les infirmiers et les aides-soignants les ouvrent, accueillent du public et bricolent les soins de santé. Les Congolais en connaissent les dégâts.
Enfin, je n’ose même pas aborder la question des médicaments. Personne ne contrôle les molécules vendues. Combien de fois les services français ont mis la main sur des stocks de médicaments contrefaits destinés à l’Afrique. De la farine à la place du doliprane quand ce ne sont pas des produits tueurs. Il n’y a qu’à écouter l’émission « priorité santé » sur RFI.
- Le pouvoir politique
Le pouvoir politique a une responsabilité énorme dans la crise médicale du Congo. C’est lui qui choisit l’orientation de santé du pays. Quelle politique de santé publique ? Quel budget ? Quelle formation ? Quelle pratique ? Quelles infrastructures… ?
Tout ceci relève de la politique national et c’est de la responsabilité de l’Etat et des politiques. Quel pourcentage du PIB est consacré à la santé, à l’éducation, à l’emploi, au bien-être…
Si les hommes politiques ne prennent pas au sérieux ces questions de santé, ils seront des politiques au service d’un territoire sans population valide car tout le monde malade ou mort.
- De la population
Pour ne pas sombrer car le tableau que je dresse est assez noir, il reste une solution : Que la population oblige les politiques à réagir. Pour se faire, il faut se regrouper par territoire, demandé à l’Etat de définir clairement sa politique de santé, faire pression sur les députés pour qu’il vote des lois dans ce sens.
Faire donc des élections municipales, législatives et présidentielles des enjeux cruciaux et redoutés par les candidats.
Il est important qu’il ait des associations d’habitants, de consommateurs, des malades souffrant de telle ou telle pathologie… Cela s’appelle la démocratie participative. C’est cela être citoyen (participer à la vie de la cité), être membre d’une communauté.
Ici, nous changeons de paradigme. Il ne s’agit plus d’attendre de l’Etat et des politiques qu’ils nous dictent la conduite. C’est à la population de mener le tempo, de dire qu’elles sont ses envies, ses attentes, se désirs et surtout élaborer une stratégie de défense de ses droits.
J’en appelle à une mobilisation nationale, à une révolte nationale contre la misère et contre le délabrement du système de santé. Si personne ne bouge, rien ne changera. « Aide-toi et le ciel t’aidera. »
Dans chaque quartier, dans chaque ville et commune, il faut que les populations se retrouvent autour des intérêts communs et non des intérêts politiques. Aujourd’hui, les Congolais de tout bord doivent laisser de côté les conflits politiques, ethniques… Pour défendre des droits qui sont les mêmes pour tous, notamment le droit à une meilleure santé.
Regarder les explosions de M’Pila le 4 mars 2012, peu importe les causes, mais le fait que le CHU manque d’ambulances pour porter secours aux victimes est condamnable. Que d’autres ramassent à les blessés y compris les morts à mains nues et dans des brouettes et des « pousse-pousse », que l’Etat manifeste ainsi son impuissante dans un pays pétrolier comme le Congo est une honte et une honte inacceptable.
Conclusion
« Tout ce qui nait mérite de périr », disait Lénine. Les historiens aussi nous apprennent que les civilisations naissent, grandissent et disparaissent. Mais, il arrive que certaines civilisations naissent et disparaissent sans atteindre l’apogée.
Pour gagner le droit à la vie, chaque société doit définir les contours de ses besoins, poser la problématiques de son existence, mettre en place un système qui fait que les problèmes soient résolus et que le pays avance. Si un peuple arrête de penser et de se penser, il disparait. Si un peuple n’arrive plus à trouver de réponses à ses questions, à sa situation et attend des réponses de l’extérieur, il disparait.
Ainsi, il est important que les Congolais prennent conscience du danger qui guette le pays. Nous avons besoin de la participation de tous les Congolais exerçant comme personnel médical (médecins, aides-soignantes, infirmiers, radiologues, pharmaciens…) dans le monde entier pour soutenir le système de santé au Congo. C’est là la responsabilité de nous tous.
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