~~Par Didier MOUEGNI IVOLO Master’s degree de politique internationale Université Fudan de Shanghai, Chine Au regard des évènements intervenus en Afrique noire depuis un an, il m’est difficile de qualifier les relations entre la France et l’Afrique noire. Quelques faits et évènements vont nous permettre d’expliciter ces relations avant de livrer notre analyse critique et tenter de définir la nature de ces relations. 1 – Les affaires dites des « biens mal acquis » Les affaires dites des « biens mal acquis » sont le résultat des investigations, des recherches et enquêtes des Organisations (internationale) Non Gouvernementales (ONG) qui ont révélé que les chefs d’Etats africains détournaient l’argent public de leurs pays pour le placer en Europe et notamment en France. Ces ONG font donc pression pour que ces chefs d’Etat, à l’instar de Denis Sassou NGuesso du Congo-Brazzaville, Omar Bongo (aujourd’hui décédé) du Gabon et Obiang NGuema de Guinée Equatorial, rendent des comptes devant des juridictions, notamment françaises. Les enquêtes de la police française ont confirmé les faits. Plusieurs émissions sur les chaines de télé en France ont apporté des éclaircissements sur la question preuves à l’appui. D’ailleurs, le président congolais Sassou NGuesso a confirmé détenir une maison au Vésinet et un appartement à Paris, achetés alors qu’il était fonctionnaire congolais. J’ignorai que le salaire d’un fonctionnaire africain pouvait lui permettre d’acheter en France. Quant au président Obiang NGuema, son fils de passage à Paris a lui-même bien montré à un journaliste français comment sa famille dilapidait l’argent de la Guinée Equatoriale. Il vient seul mais occupe une suite royale dans un hôtel parisien. La réaction de ces chefs d’Etats ne se fit pas attendre : dépôt de plainte et rétropédalage critique de la justice française accusée de se mêler des affaires qui ne la regarde pas. Ces chefs d’Etats, par le biais de leurs avocats accusaient aussi la France de néocolonialisme, affirmant que leurs Etats étaient souverains et n’avaient de leçons à recevoir de personne. Les congolais allaient même jusqu’à faire, à tort le parallèle avec l’affaire Cahuzac, disant que de même la justice congolaise n’est pas compétence dans cette affaire, la justice française ne l’est pas non plus dans l’affaire des biens mal acquis. Sassou NGuesso lui-même a parlé de racisme et de paternalisme, affirmant qu’il ne comprenait pas cette attitude qui consiste à faire du bruit pour si peu de choses qu’il avait. Au final, toutes les réactions du côté africain laissent penser que ces chefs d’Etats défendent la souveraineté de leurs pays, ils sont adultes et peuvent régler seuls leurs problèmes. Je laisse de côté les menaces de représailles contre la France. En conclusion de cet épisode, je me suis dit que les Etats africains veulent avoir avec la France des relations d’interdépendance : Tu me tiens, je te tiens, nous nous tenons, nous nous soutenons. Reste à donner un contenu et une forme à cette interdépendance. Qu’est-ce que chaque partie met dans la balance ? 2 – Côte d’Ivoire, Mali et maintenant Centrafrique, et après ? Suite à la crise postélectorale de 2010, la France de Nicolas Sarkozy intervient en Côte d’Ivoire pour « éviter le massacre » des populations et déposer Laurent Gbagbo pour mettre Alassane Ouattara, vainqueur des élections présidentielles, selon la commission électorale soutenue par la communauté internationale. Le rôle de la France est déterminant dans cette crise politique. Laurent Gbagbo est en prison à la Haye et Ouattara au pouvoir, avec les conséquences que nous connaissons d’un Etat qui n’est pas stabilisé et administré entièrement. Je ne doute pas des capacités d’Ouattara, mais le travail est énorme et surtout sans la France, il ne serait pas au pouvoir. Cette situation montre que la France de Nicolas Sarkozy a pris l’Afrique comme une partie à-historique du monde. Cela est en lien avec son discours de Dakar lorsqu’il affirme que « l’homme africain n’est pas suffisamment entré dans l’histoire ». Cette vision de l’Afrique renvoie à la vision des Européens sur l’Afrique du 17ème au 19ème siècle, c’est-à-dire de la Traite Négrière à la colonisation. Nous sommes là dans une espèce de néocolonialisme avec d’un côté les races supérieures sensées tout savoir, tout connaître et civilisée les autres races supposées être inférieures. L’arrivée de François Hollande à l’Elysée donnait l’espoir d’un nouveau deal dans les relations entre la France et l’Afrique. Le nouveau président ne voulait plus se mêler des affaires des Etats africains, demandant aux Africains de régler eux-mêmes leurs problèmes. Retour avec un virage à 360° vers l’interdépendance, le partenariat, la coopération. C’était plutôt un espoir, surtout que de l’autre côté de l’Atlantique, aux USA, il y a un président Noir qui veut soutenir les démocraties africaines. Mais voilà que les Africains eux-mêmes mettent Hollande dans l’embarra en l’appelant à intervenir à chaque fois qu’ils sont confrontés à des troubles ou à des situations d’occupation territoriale. D’abord le Mali. Lorsque les islamistes occupent le nord de ce pays, le Mali est incapable de chasser ses occupants qui massacrent sa population. Pire, les Etats d’Afrique Noire sont incapable de mettre sur pied une armée d’intervention pour intervenir au Mali. Certains soldats (du Nigéria) viennent même avec des armes défectueuses. Quant à Ouattara, président de la CEDEAO, il demande de l’argent à l’ONU pour s’occuper des soldats africains sensés intervenir au Mali. Résultat des courses, la France est restée seule à intervenir au Mali et il a fallu attendre près de 9 mois et la pression de Laurent Fabius pour que les armées africaines interviennent. En fait d’armée africaine, ce sont surtout les Tchadiens qui vont être à la manœuvre. Aujourd’hui, la France ne sait pas comment partir du Mali. D’ailleurs, les Maliens eux-mêmes veulent et demandent que la France reste. Aucun pays africain n’est capable de soutenir l’armée malienne et vue la menace islamiste, l’armée française est la seule être opérationnelle pour ces genres d’interventions. Maintenant c’est la Centrafrique qui a été livrée à des voyous, à des bandits de grand chemin avec à leur tête un Michel Djotodia dont le programme, le projet se résume en deux mots « moi président ». En effet, à l’instar de Bozizé, Djotodia aussi voulait être président. Mais pourquoi faire ? Juste qu’en Afrique, être président vous donne tous les droits, tous les avantages au-delà de ce que prévoient les lois et la constitution. Tout part du président et tout revient au président. Il peut tout, il sait tout, il décide pour tout et rien ne se fait sans lui. Mais à la fin, il n’est responsable de rien. Une fois président, Djotodia n’a rien géré, même pas ses troupes sauvages, sans culture, sans morale, sans foi ni loi et surtout sans éducation. Il a livré la Centrafrique à une bande de briguant avec les conséquences que l’on voit aujourd’hui. C’était déjà à François Hollande que Bozizé avait fait appel pour protéger la Centrafrique. Hollande avait refusé. Grave erreur stratégique de la part de Hollande. Il aurait dû intervenir non pas pour sauver le pouvoir de Bozizé, mais pour protéger les populations et les ressortissants étrangers car ces meutes sans foi ni loi allaient massacrer tout le monde. D’autre part, laisser Bangui entre les mains de ces aventuriers, c’est déstabiliser la sous-région car Bangui est entre le Congo-Brazzaville, le Congo-Kinshasa, le Cameroun et le Tchad. D’ailleurs à ce titre, ces pays cités devaient intervenir très rapidement pour contrer Djotodia et protéger leurs pays. Maintenant, la France envoie 1600 soldats en Centrafrique après des massacres entre chrétiens et musulmans. Triste situation pour deux religions importées de l’extérieur. Tout le monde attend ces militaires français, mais où sont les militaires africains, de la CEMAC (les Etats de l’Afrique Centrale) ? Que font Sassou NGuesso, Ali Bongo, Paul Biya, Kabila ? C’est triste, vraiment triste pour ces pays. Quelle analyse Deux enseignements me viennent à l’esprit : Premièrement, les Etats africains ne sont pas capables de se protéger, de se défendre contre des attaques en interne et extérieures, de se nourrir, de se soigner… Il faut toujours l’intervention de l’extérieur et surtout de la France. La France a une vision du monde. Sa géopolitique et stratégie lui permettent encore à intervenir en Afrique. Mais jusqu’à quand ? La crise économique entraine des réductions des budgets partout. Demain, la France aura encore les moyens d’intervenir en Afrique, sauf à demander à l’Afrique de payer la facture. Mais là, d’où viendra l’argent ? Je répondrai après à cette question. Deuxièmement, à cette allure, avec toutes ces crises, le jour viendra où la communauté internationale sera obligée de protéger ces Etats car ils seront en voie de disparition. Je suis conscient que ce que dis là est grave, mais les historiens nous disent qu’il peuple qui ne dégage pas sa problématique, qui ne définit pas son projet, qui ne se pense pas… finit par disparaitre. Les terres resteront, rassurez-vous, mais les peuples ne seront plus qui sont-ils ? Que veulent-ils ? Où vont-ils… ? Plus de questions philosophiques, plus d’espoir donc la descente aux enfers. La première fois que j’ai tenu ces propos, nous sommes en 1998, à Shanghai, à l’université Fudan avec des amis africains. Il y avait eu trois coups d’Etat en Afrique noire : Congo, Zaïre et Côte d’Ivoire. Là, je leur ai dit « ça va péter, ça ne va pas. Il faut que l’Occident protège l’Afrique pour éviter la barbarie. N’importe quel imbécile ne peut pas se lever un matin, fumer on ne sait quoi pour venir prendre le pouvoir ». J’ai subi des critiques de tout le monde, mais aujourd’hui, quand je discute avec eux, ils sont étonnés et me vouent leur désespoir et me demande que faire ? Oui, il y a des solutions - Créer des véritables appareils d’Etat et non ces administrations bidons que l’on voit partout, - Mettre des lois, des règles, de la morale, surtout de l’éthique dans la politique africaine. - Supprimer la circulation de l’argent liquide pour la gestion des affaires de l’Etat. Privilégier des règlements par carte bancaire, chèque ou virement pour permettre une traçabilité, - Rendre publique la gestion des affaires de l’Etat, publier des rapports pour informer les populations sur les finances, les dépenses…Dire comment est collecter et redistribuer la richesse à tout le monde - Limiter à 2 le nombre de mandat pour toute fonction élective (président, député, sénateur, maire…) de sorte que le turn-over oblige les gens aux résultats, - Penser la rémunération des politiques et le statut des ex présidents (de la république, de l’assemblée, du sénat) des ex premiers ministres, députés… pour prévenir la corruption politique et les détournements, - Sanctionner la corruption politique, - Prélever les taxes et l’impôt des entreprises, donc penser la fiscalité qui reste le premier revenu d’un Etat, lui permettant d’établir son budget et donc conduire son progrès ou son développement… Ainsi, on peut financer l’éducation, la santé, bref les politiques sociales. Pour financer les interventions militaires en Afrique, chaque Etat africains doit prélever un pourcentage son budget annuel. Il est important de responsabiliser les Etats africains, y compris dans le prix à payer en homme que financièrement. Dans le cas de la Centrafrique, je serai d’avis de remettre sur pied l’armée régulière, la police… mais aussi gérer tout l’appareil d’Etat le temps que les Centrafricains soient en mesure de le faire sans mettre en danger les populations. Conclusion A la lecture de ces quelques pages, on ne sait plus comment définir les relations entre la France et ses ex colonies. Même quand Hollande demande aux Etats africains de s’occuper eux-mêmes de leurs affaires, ils n’en sont pas capables et obligent la France à intervenir. Quel que soit le nom qu’on donne à ces interventions, cela valide la place que la France n’a jamais cessé d’occuper dans la vie des Etats africains. Il est important que cette alliance ne s’arrête pas au volet militaire. Il est important de penser ce partenariat sur le plan social et économique dans l’intérêt des populations et non seulement des politiques africains.
/image%2F0504009%2F20150104%2Fob_c6dc03_photo-pour-les-articles.png)