Cet article est une réponse que je fais à un ami.
Cher Eugène,
J'ai lu avec attention tes articles, notamment celui sur l'intervention des casques bleus au Mali.
Tu affirmes avec force que ces casques bleus doivent être sous commandement tchadien car ce pays, ces militaires ont montré leur capacité et efficacité à combattre les islamistes au Mali.
N’oublions pas, cher Eugène, que cette guerre ne nous a montré aucun corps, aucun bruit d’armes à l’exception des tirs de fusils. Nous n’avons vu aucun bombardement et pourtant, Dieu sait les villes du nord Mali ont été détruite.
Pour ce qui est de l’efficacité du Tchad, il convient de souligner que les militaires tchadiens ont bénéficié de l’aviation française. En effet, depuis la seconde guerre mondiale, toute personne qui s’intéresse aux guerres sait que la technique consiste à bombarder l’ennemi pendant des heures et des jours avant d’envoyer des troupes au sol. C’est ce que les Américains ont fait en Irak, en Afghanistan… C’est ce que Sarkozy et Cameron ont fait en Libye avant de laisser les rebelles tués Kadhafi.
Donc aujourd’hui, sans une aviation solide, aucune armée ne peut gagner une guerre. Souviens-toi que Moscou avait bouclé l’espace aérien de la Géorgie. Une fois que les avions russes pouvaient voler librement au-dessus de Tbilissi, les Russes pouvaient même tuer Mikheil Saakachvili. La preuve, un avion russe est passé au-dessus de sa tête alors même qu’il tenait un meeting dénonçant la violence de l’armée russe.
Le deuxième élément est que Deby est un dictateur et est en proie avec sa propre rébellion. Il a déjà été lui-même sauvé par la France. Et en plus, le Tchad est un pays pauvre. Comment Deby pourra-t-il définir une géopolitique et une géostratégie régionale ou sous régionale ? Avec quels moyens ?
Cher Eugène, la géopolitique et la géostratégie sont d’abord une pensée, une analyse, une réflexion de l’espace. Mais après, il faut avoir les moyens de sa politique. Où trouve-t-il l’argent ? Sais-tu combien la France, les USA… dépensent pour ces genres d’opérations ? De plus, vous trouvez des documents là-dessus. Or je ne connais pas le livre dans lequel Deby explique sa pensée, même nationale. Comment peut-il sortir de ses frontières sans régler l’intérieur des frontières ?
Alors, je formule l’hypothèse que Deby veut faire main basse sur l’argent que verserai l’ONU pour s’occuper de ses soldats.
Cette hypothèse m’amène à parler à la place que l’Afrique doit prendre dans la résolution de ses conflits, avec comme exemple, une fois de plus, la situation du Mali.
Selon les chiffres avancés, l’ONU doit déployer 12600 hommes au Mali. C’est la MINUSMA. Rappelons-nous quand même que ces troupes africaines étaient attendues depuis les débuts de l’occupation du nord Mali par les islamistes. Le président de la CDEAO, Alassane Ouattara promettait l’arrivée des troupes et repoussait l’échéance pour qu’à la fin, il demande à l’ONU de financer l’opération puisque l’Afrique manque d’argent. Sauf pour faire des guerres civiles. Bref.
J’ai eu honte en entendant que les soldats africains, les Etats africains attendent l’argent de l’ONU pour aller aider leurs frères et sœurs du Mali. Dans cette perspective, il est impossible de jouer un rôle de choix dans le concert des Nations. Une fois de plus, ayant les moyens de nos politiques. L’Afrique veut avoir son mot à dire, qu’elle pense, analyse, réfléchisse, finance et supporte les conséquences de ses opérations.
Dis-moi, qui a donné l’argent aux Américains et aux Etats qui les ont suivis lorsqu’ils ont envahi l’Afghanistan sous mandat onusien ? Qui a donné l’argent à la France lorsqu’elle est intervenue en Libye pour chasser Kadhafi du pouvoir ? Cela s’est fait sous mandat de l’ONU. De même, lorsque le Mali appelle la France au secours, finance-t-il le coût de l’opération ?
En politique internationale il y a une règle : « Qui paie décide ». C’est pour cela que dans les interventions où elles n’ont de pouvoir de décision, les puissances occidentales n’aiment pas payer. Pour quel intérêt ? Ainsi, les pays africains ne peuvent pas demander une place de premier dans la résolution des conflits s’ils n’apportent pas les moyens pour e faire. Peut-être faudrait-il ponctionner dans leurs comptes bancaires en Europe, aux USA ou dans les paradis fiscaux.
Non, mon frère, ne rêvons pas. L’Afrique n’a pas encore les moyens de sa politique. Ça viendra peut-être un jour, mais c’est un long, un très long travail.
Je reviendrai là-dessus à la Conclusion. Mais avant, je souhaite aborder un autre sujet de ton article. Soulignant le rôle d’Idriss Deby, tu loues ses mérites de président, critiquant au passage Biya, Sassou et leurs acolytes d’Afrique centrale. Tu félicites Museveni, président Ougandais et Kagame, président rwandais car ayant une pensée géopolitique. Je te renvoie à la même analyse traitée ci-dessus. Mais crois-mois, ces deux-là ne valent pas ceux que tu critiques car ils sont tous dictateurs.
En plus, quelle géopolitique et quelle géostratégie pour le Rwanda 26 000km2, 8 millions d’hab et l’Ouganda 236 000km2 et 34 millions d’hab, tous deux pauvres et avec de gros conflits internes.
Tes arguments m’ont fait penser à un thème beaucoup étudier en politique internationale : « sens et puissance ». Cela veut dire que la puissance ou l’impuissance d’un Etat influence sa politique extérieure, il lui donne un sens. C’est dans cette optique qu’il faut comprendre les interventions américaines, le fait que la France garde Mayotte dans son sillage, les Russes occupent une partie de la Géorgie ou ne lâche pas la base de Krimée… On retrouve cette thématique dans la politique internationale de l’Allemagne unifiée et du Japon post-guerre froide. Ces deux Etats sont riches et puissants. Ils sont alliés des grandes puissances occidentales et on leur demande d’intervenir dans les affaires du monde. Ces deux pays ne peuvent que définir et redéfinir le « sens » de leurs puissances. En d’autres termes, l’économie politique nationale entretient un lien étroit avec l’économie politique internationale, c’est-à-dire que la puissance économique et politique d’un Etat détermine sa place dans le concert des nations.
Dans le cas de l’Afrique, les économies politiques des Etats africains ne permettent pas à ces Etats d’occuper la place que tu essaies de leurs donner. Le costume est trop large. Ces économies dépendent largement du secteur primaire et à l’exportation des matières premières. Les structures d’Etat (l’administration en premier lieu, la fiscalité, les douanes, les contrôles d’Etat…) sont soit moribond, soit inexistant. Dès lors, qu’est-ce que ces Etats peuvent aller imposer aux autres ? On ne peut imposer que ce que l’on a expérimenté chez soi et qui a fait ses preuves. Alors on propose quoi aux autres qui marche en Afrique ? On apporte quoi au monde ?
Pour Finir, je suis d’accord avec toi lorsque tu aborde les concepts de géopolitique et géostratégique. Mais là aussi, l’Afrique n’est pas prête. Ces concepts trouvent leur origine dans les cartes. Quels instituts fabriquent les cartes géographiques, géostratégiques, géopolitiques, démographiques, les cartes minières… en Afrique (Ouganda, Rwanda, Tchad, Congo, Cameroun…)
In fine, ce qu’on appelle développement ou encore pays émergent, nous sommes loin, très loin de ça. Les chefs d’Etats africains ne sont pas prêts à appliquer les principes, les normes, les critères… inhérents à tout ce que je viens de dire. En attendant, soyons amis de l’occident.
Didier MOUEGNI IVOLO
/image%2F0504009%2F20150104%2Fob_c6dc03_photo-pour-les-articles.png)